Fou ! Ne regarde pas le soleil se
lever ! Aujourd’hui, garde tes yeux détournés !
Unique moment de danger mortel…
Hélas, dans le calme lointain n’espère pas t’enfuir…
Il est ici, il te voit, il te fixe,
déjà prêt à bondir !
Sur toi tombera sa gueule, sa griffe
! Car il se montrera sans pitié…
Violent, cruel, pervers,
tortionnaire infernal… Ivre de sang, de souffrance et de larmes...
Il attend, sinistre. Il sait qu’un
homme, un jour, sera assez fou pour,
Tout seul, passer la nuit en ce lieu
désolé, aux conseils absolument sourd,
Etourdi, stupide ou trop fier ?
Incroyant ? Comment peut-il risquer ainsi sa précieuse âme ?
Fantôme du passé, se dira-t-il,
stupidité de vieillard, ici rien de bien effrayant.
Une église ne peut attirer le démon,
horrible impie qui prétendra le contraire !
Il faudrait être enfant, ignorant ou
idiot, mais je suis un homme volontaire.
Sur cette pensée aussi courageuse
qu’insensée, il meurt pour rejoindre le froid néant.
Las ! Pourquoi une telle obstination
? Alors que résonnait la voix de la raison !
Oh pauvre malheureux ! Qu’au moins
son triste sacrifice nous apprenne qu’on ne doit,
Innocents comme nous le sommes, ne
jamais approcher cette église et ce bois
Nuitamment dix jours d’affilée, si
l’on espère revoir notre famille et notre maison.
Ces siècles écoulés n’ont hélas pas
suffi à lever ce si terrible malheur.
Aux temps jadis quand il vit cette
femme dévoyée, cet homme pourtant honnête,
Reconnaissant envers Dieu qui lui avait
donné son métier, cette si noble quête,
Pris de folie meurtrière devant le
monstrueux blasphème, se jeta, bouillant de fureur,
Oh, sur cette femme impie, possédée
par le Malin, et violemment la tua,
Un hurlement haineux aux lèvres, il
la fit disparaître. Peut-être que cette mort,
Regrettons-le, a su appeler le
maître de la pécheresse, nous causant terrible tort.
Trop tard maintenant ! Le Mal est
sur nous ! Mais il ne faut pas,
Oh non ! Renoncer à ce lieu sacré,
autrefois défendu par un homme décidé,
Il fallait bien un être brillant
comme lui, un exorciste de grand talent,
Nullement sensible à la peur,
imperméable au mal, un protecteur des pauvres gens,
Irascible à la moindre évocation du
Diable, sainte colère, preuve de sa pureté,
Pour tous nous sauver. Oui, il n’a
pas hésité à se sacrifier pour,
A jamais, débarrasser nos âmes
faibles, tourmentées, d’un tueur effrayant, démoniaque et cruel,
Rares furent les luttes aussi
acharnées, aussi terribles, mais en vérité aussi belles,
Ah ! Vainqueur le moine remercia le
Ciel de son soutien et son amour !
Déjà s’agenouillant pour de pieuses
oraisons, il ne vit que trop tard, hélas,
Ici, à un pas de lui, son ennemi
qu’il croyait mutilé, brisé, envolé,
Se gausser de lui, rire de sa confiance
et humilier sa foi ! Offensé,
Non pour lui, mais pour son église,
il frappa fort, telle une masse.
Indifférent aux hurlements du
monstre, il asséna un coup de son crucifix précieux,
Enfonçant, par la puissance de sa
croyance, dans le front de la vermine,
Non sans effroi, choqué par la
monstruosité de la chose… Mais soudain Matines
Fouetta l’air de ses cloches bénies,
venues du monastère voisin. Les cieux,
Emus par cette musique divine,
parurent s’ouvrir pour écraser et avaler l’horrible bête.
Rayonnant de lumière céleste, l’azur
semblait tout noyer, mal, souffrance et désespoir.
Soudain, le moine sentit un
soulagement profond, il leva les yeux pour voir
En un être angélique, la destruction
du Diable d’un doux geste de tête !
Un éclatant bonheur envahit ses
traits, un soulagement intense après cette affreuse tristesse,
Le Dieu qu’il vénérait avait envoyé
vers lui la plus belle des aides
Et un encouragement des plus forts.
Hélas… La cause qu’avec passion l’on plaide,
Même bonne, même sainte, ne nous
protège pas toujours. Et empli de tristesse,
En dépit d’un profond soulagement,
il sut que sa fin était bien proche.
Non, ce prêtre ne pleurerait pas sa
propre mort. Il irait heureux, fier,
Tendant les mains vers son Sauveur,
le voyant, de sa poigne de fer,
Les portes du Paradis, les ouvrir
pour lui. Mais, comme le paysan fauche
En terre le blé mûr, dès l’été venu,
Dieu choisit un instant précis,
Ni avant, ni après. Plutôt que
d’emmener cette âme pure au lumineux firmament,
Et malgré toutes les souffrances que
son noble serviteur avaient supportées si courageusement,
A cause du démon, Dieu dut le
laisser encore quelques douloureuses heures ici.
Nulle triste plainte ne s’éléva du
digne serviteur, même quand la Bête immonde
Traîna son corps couvert d’écailles
noirâtres, brûlées au mille feux démoniaques, et broya...
Oh pitié pour le pauvre moine ! Il
saisit dans sa gueule un bras,
Un coup de dents si violent ! Il
l’écrasa d’un geste ! Et alors tombe
Le malheureux innocent, presque
mort, heureux de sombrer… Pourtant, sa conscience le poussa,
En un dernier effort, à relever les
yeux vers l’horreur qui enfin s’éloignait.
Déjà dure comme la pierre, la
répugnante créature de son sang se vidait.
Inflexible mais épuisé, le moine ne
pouvait plus qu’écouter, car la mort déjà,
Avec pitié, voilait son regard du
Diable se montrant sous sa vraie apparence.
Bienheureux celui qui ne le voit
jamais ! Le Mal infini ouvrit sa gueule,
La voix grinçante grogna sa
malédiction, née d’un être aussi fort que veule.
En rage, son saint ennemi supplia
son maître de lui donner cette puissance
Terrible, pour détruire le démon,
pour protéger ses semblables. Hélas, trop tard, lui
Entendit la bête disparaître en
promettant de revenir dans dix nuits, pour avaler,
Jeunes ou vieux, innocents ou
coupables, tout humain assez fou pour oser regardé,
En dix matins sanglants, le soleil
dix fois se lever, après dix nuits
Toutes passées en ce saint lieu. Non
! Le moine jura de transmettre aux
Tristes habitants de cette contrée,
souvent navrés par la mort de leurs enfants,
En son témoignage, de quoi échapper
à ce sort. Courageux, il attendit longtemps,
Rendit l’âme uniquement quand un
pieux paysan sut répandre cette malédiction tout haut.
Ah ! Toi aussi écoute cet urgent
message ! Sois prudent la nuit ! Surtout…